Jacques Lusseyran

Le monde commence aujourd’hui

Je suis devenu aveugle par accident, alors que je n’avais pas tout à fait huit ans. Complètement aveugle et définitivement. Au moins, selon les définitions et le vocabulaire de ceux qui ne sont pas aveugles. Car, pour moi, il en allait, tout autrement.
Je voyais encore.

Quand je dis « lumière », je ne songe pas aux objets lumineux, au tourbillon de reflets et d’oscillations qui forme l’univers visuel. Je songe à la source qui, elle, est au-dedans.

Ce courant essentiel de lumière, cette puissance de lumière qui n’attend pas, pour être, que nous nous servions d’elle, elle est canalisée pour vous, commodément, pratiquement, à travers les yeux du corps. Il en résulte un monde, le vôtre.

Je ne vous vois pas blonde ou brune, peignée ou les cheveux fous, levant le bras ou le baissant. Je vous vois, ce qui est une autre affaire.

Toujours cette liaison de la lumière et de la joie, cette identité : c’est le fait central, constitutif de mon expérience.Mes amis eux-mêmes s’y trompent souvent : ils ne savent pas ce que je dis quand je dis « lumière ». Les yeux du corps se placent entre eux et leur regard intérieur. Ce regard, ils l’ont nécessairement, mais ils ont aussi un casque sur la tête.

– Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui, 1959

1 @amyquerin
2 @marvin.leuvrey
3 @dominiqueissermann
4 ?
5 Mary Lizzie Macomber
6 Portrait de Jacques Lusseyran, auteur inconnu
7 ?

Que cherche-t-il cet être en mouvement, surfant éperdument sur l’éternité du temps ?